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« A coups de machette sur la tête… »

renaud-bernardTémoignage de notre confrère Ajidien Renaud Bernard (France 2) sur la violence vécue par les journalistes (les prénoms de l’équipe et de l’interprète sont volontairement occultés) dans les rues du Caire, autour du 2 février.

Mercredi 2 février, fin d’après-midi. Nous sommes de retour de Suez. Sur le chemin, une bonne quinzaine de barrages militaires dont plusieurs avec fouille exhaustive de la voiture et des bagages. Sur la pénétrante qui passe devant l’aéroport, un nouveau barrage militaire. Ils ne veulent pas nous laisser entrer pour cause de couvre feu. B., notre traductrice marocaine depuis dix ans les convainc. Une fois passé, il est décidé que B. conduira. Nous présumons que cela rendra les passages de barrage plus facile. Nous avons déjà expérimenté la méthode le lundi avec P. et c’était vrai.

Nous pénétrons dans le centre ville en quittant la pénétrante. Dernière bretelle avant Masr al Qadima, quartier populaire, classe moyenne inférieure des bords du Nil. Il est 19h50. Il fait nuit. Nous passons un premier barrage populaire sans encombres.  Au second, 200 m plus loin, la foule nous entoure, très vite, déjà hostile mais sans agressivité. Contrôle des papiers de la voiture et du permis de conduire. La foule exige de contrôler coffre et passeports. B. refuse de montrer les passeports à d’autres que des policiers. Un policier, jeune apparait. Il prend nos passeports pendant que la foule fouille le coffre. Ca discute sec. Nous n’avons aucun matériel dans l’habitacle mais la fouille du coffre montre désormais que nous somme journalistes.

B. dit que nous rentrons de Suez et, sur mes conseils, que nous nous rendons à l’ambassade de France. Le policier conserve nos passeports et nous demande de nous ranger. La foule est houleuse. Certains avec des bâtons font reculer les plus agressifs. Impossible de savoir si mis à part en parole, ils manifestent l’intention de nous agresser. Leur agressivité se manifeste surtout par leur faculté à s’agglutiner à 50 autour de la voiture. Sentiment de submersion.

Je suis assis côté arrière droit. Un type ne cesse de me demander de baisser ma vitre et de me répéter à voix basse : « Money ! Money ! ». Je réponds que je n’ai rien.  J’envoie un sms à Paris pour dire que nos passeports ont été pris et je range mon portable. Le chauffeur est descendu du côté passager où il se trouvait pour demander la restitution de nos passeports. Nous ne l’avons plus en visu. Le jeune policier apparait et disparait. B. nous indique que la foule discute de nous dépouiller ou pas. Certains repoussent l’idée mais le temps qui passe, l’agglutination toujours plus importante de la foule et notamment de jeunes renforce le sentiment d’insécurité.

B. panique, Elle veut sortir de la voiture pour aller récupérer nos passeports, nous la retenons en lui expliquant que sans personne au volant nous n'aurions plus aucune issue. A droite, collé contre la voiture un homme sort une arme, pour calmer et repousser la foule semble-t-il ? Un type intervient auprès de B. Il semble qu’il propose ses services pour continuer notre route sous son escorte. N. pense qu'il s'agit du type qui a repoussé la foule pendant un trés court moment, mais il se trompe. B. avance lentement et nous partons. A ce moment précis, on ne peut pas dire que nous ayons fuit ou que nous ayons brisé ce premier barrage. D’ailleurs au bout de quelques mètres. Le type en question demande à prendre le volant. Le ton est beaucoup plus aggressif, violent, il repousse B. Sur le capot armés de bâtons, deux de ses sbires. Portière arrière gauche ouverte, un autre sbire. Sur mes genoux côté arrière droit un 4ème. Selon T., un dernier sbire est monté sur les genoux de N. armé d’un gourdin de couleur verte large comme l’habitacle de la voiture. C’est un car jacking.

100 mètres après le barrage que nous avons quitté avec fermeté mais sans violence, nouveau barrage. Et là tout bascule. Le chauffeur ralenti puis force. Il est armé d’un pistolet qu’il brandit par la portière. Bruit de tôle froissé côté portière arrière gauche. La portière racle un muret en béton et fait des étincelles. Le type accélère. Deuxième barrage forcé. Troisième barrage à la montée d’un pont : enfoncé. Nous ne voyons pas ce qui se passe devant. Nous comprenons que nos ravisseurs veulent de l'argent : nous entendons des « Money ! Money ! »

B. crie et pleure. Deux sbires sont toujours sur le capot mais à l’évidence, notre véhicule vient de renverser un individu sur ce barrage. Je dis : « Là, on est mort ». Ca hurle dans la voiture. B. crie que le chauffeur veut de l’argent. Sortie du pont, rond point. Je regarde comme je peux espérant voir un char, un hôtel, tout élément nous permettant de tirer le frein à main et de nous réfugier mais rien de tel. Des jeunes nous balance du liquide sur la voiture. N. pense que c’est de l’essence. Nous sommes dans le quartier de Qasr al Rainy à 2 km du Hilton Ramsès.

La voiture s’engage en trombe dans une rue. Un 4 x 4 compact, type Rav 4 couleur bleu métallisé, nous fait une queue de poisson. Des jeunes arrivent en courant et hurlant. Coups de feu. Le policier qui avait nos passeports est sorti du 4 x 4. Le chauffeur du 4 x 4, un civil est sorti aussi arme au point. Bruits de tôle que l’on martèle au dessus de nos têtes. Premiers bris de verre. Coups de feu. Sentiment que si on tire directement sur la voiture, rien à faire. On sentira la brûlure de la blessure avant même de savoir d’où ça vient. B. me regarde les yeux terrorisés, dit qu’elle n’en peut plus et sort. La voiture est déjà une épave. L'avant de la voiture est désertée, nous sommes tous les trois coincé à l'arrière.

Je me dis que nous allons être lynchés, que nous sommes morts. Sentiment d’abandon comme je présume lors d’une noyade à bout de souffle. Des pavés tombent à l’intérieur. Un premier casse la vitre arrière, un second retombe directement sur le dos de N. qui se trouve entre T. et moi, d'autres tombent à nos pieds.   Les morceaux de verres s'immiscent dans nos vêtements, nous en avons partout. La casse de la voiture s'accélère. A ma droite, ma portière est toujours fermée mais plus de vitre. Un jeune armé d’un couteau de cuisine long comme le bras et d’un autre d’une bonne vingtaine de cm me regarde. Je me dis que s’il plante : je suis mort. Il me donne un coup du plat du long coutelas sur la tête. Aucun effet. Alors je vois que le policier est toujours à ma droite dans la foule pistolet en l’air, il tire. Je sors de la voiture pour me mettre à côté du policier qui tire en l’air.

Odeur forte de poudre. Je dis « shurta, shurta, shurta » pour attirer son attention (police, police, police). Il ne répond pas. Un type me braque, pistolet tendu à côté de ma tête et tire. L’effet escompté est réussi je suis terrorisé d’une main et hyper « adrénalinisé » de l’autre. (B. me racontera plus tard avoir vécu la même scène après sa sortie de la voiture. J’envisage de me saisir de son arme. J’y renonce en me disant que si maigre chance d’en sortir il y a, prendre une arme l’anihilera. Je me dis aussi que s’il avait voulu me tuer il n’aurait pas tiré à côté de ma tête mais dans. Il disparait. Je remonte dans la voiture. En sortant la tête de la voiture lorsque j'étais dehors N. a reçu un coup de sabre ou de machette, il s'est recouché  à l'intérieur pour en éviter d'autres, il touche sa tête qui saigne. Il entend T. qui dit « oh .. N. » très inquiet.  N. lui dit « c'est bon ». Il se relève, mais voit un coupe-coupe brandit vers lui depuis l'avant de la voiture coté conducteur. Mon champ de vision ne va pas au-delà du mètre qui est devant moi, aucune vision spectrale. J’ai pris depuis plusieurs minutes la décision de ne même pas regarder mon dos. Ce qui se passe à vue me terrorise suffisamment.

Dans l’habitacle devant T. dont la portière est toujours fermée, un type d’âge très mur essaye maintenant de démonter le fauteuil conducteur. Il ne fait manifestement pas ça pour nous venir en aide. T. lui dit « salam, salam ». Pas de réaction. Je regarde à nouveau de mon côté. Je repère à moins d’un mètre de la voiture, un vieil homme en caban bleu qui essaye de contenir les types qui sont devant lui. A son comportement pas de doutes, il veut nous aider. Je ressorts. Il me prend par la main. J’attrape N. par la main. N. pense qu’on m’enlève et ne sort pas. Puis ne voyant pas d'autres alternatives,  en quelques secondes, il suit finalement et entraîne par la main T..
On traverse la rue en courant dans la foule qui hurle, crie, tire et frappe. Pour ma part, ni coups ni rien, ca passe. On arrive devant une porte d’immeuble en fer forgé et vitre. Elle est fermée par une chaîne. Je refuse de lui demander en arabe d’ouvrir la porte. Parler arabe avec une tête d’occidental c’est, j’en ai senti le danger depuis une semaine, être un espion. Le vieil homme crie au portier d’ouvrir. Je me dis que s’il n’ouvre pas presto, le scénario de la voiture va se produire contre la porte. On sera écrasé et déchiqueté. N. croise le regard de l'homme, il joint ses mains et dit « open, please.. » Il ouvre, on s’engouffre. T. et le vieil homme tentent de contenir la foule. Une fois la porte refermée, N. file devant avec moi. Il y a du monde dans la cage d’escalier mais moins. Ca ne tire plus à l’intérieur. Là, retour du voyou chauffeur.  Nous sommes à mi hauteur dans la cage d’escalier. Il est là et nous a suivi à l’intérieur. Il fait les poches de T. sous mes yeux puis m’agrippe par la chemise. Je demande à T. de m’aider à m’en dégager. Je repars en courant vers le haut.
Dans l'ascension N. lui donne de l'argent, pensant s'en débarrasser comme cela mais rien à faire. Nous arrivons dans un endroit à l’air libre. Une sorte de cagibi au dernier étage sans toit. N. qui était devant me dit cul de sac et surtout chute libre derrière un mur. Je propose que nous montions sur ce mur pour accéder au toit. N. et T. me font la courte échelle. Je suis à bout de souffle et mes bras n’arrivent pas, malgré leur aide à me hisser. Le voyou nous a suivi jusque là. Me tire en arrière vers le sol, m’agrippe à nouveau et fouille mes poches.   Je me dégage et cherche une issue. Je ne sais pas si la foule monte ou pas. Nous sommes dans la dernière pièce du dernier appartement ouvert du dernier étage. Un réduit étroit encombré de sofa, d’une télé, de vêtements jetés en vrac. Le voyou m’a encore suivi. Il fouille mes poches. Brandit un couteau de cuisine. Je ne vois plus son pistolet. A coté, encore à l'extérieur, N. s'empoigne avec un jeune à bâton qui le retenait, il le plaque contre le mur mais s'arrête et demande « you want money ? », le jeune répond « no money ». Qui était celui ci ? Que voulait-il ?
Je veux sauver ma montre cachée dans la poche droite de mon jean. Je sors l’argent, les portables, les cartes bancaires. Le type insiste un peu puis fouille minutieusement mon porte carte. Rien ne l’intéresse. Il prend l’argent et mon i Phone. Mon vieux Nokia il me le rend puis tourne les talons.

Le vieil homme qui nous a sorti de la rue apparait. Il semble mieux maîtriser les quelques Egyptiens qui nous ont suivi. Il explique qu’il est professeur de médecine et que nos vies sont entre ses mains, qu’il le garantit. Le temps se ralenti. Ca entre et ça sort dans la pièce mais moins agressivement. N. a sauvé un téléphone portable français. Nous appelons Paris en demandant que l’ambassade de France nous rappelle sur le numéro qui s’affiche. L’ambassade rappelle dans les cinq minutes. Le conseiller presse de l’ambassade me demande un état des lieux. Brèves explications et bref compte rendu des blessures. N. est assis et saigne de la tête. T. a une entaille à la tempe droite. Le conseiller presse me dit que l’ambassade envoie du monde, il parle alors avec  le professeur de médecine puis me reprends et me dit que c’est l’armée qui va venir.

Le policier du premier barrage fait une brève apparition, N. voit qu'une larme a séché sur sa joue. Aucune info sur ce qu’il a dit là. Seul fait, on me confirme que les passeports sont sauvés.  Un officier de sécurité de l’ambassade rappelle. Il confirme le scénario d’évacuation. Des militaires apparaissent. Le professeur de médecine refuse de nous laisser partir. Manifestement il ne le sent pas. Rappel de l’ambassade, nouvelle discussion avec le professeur de médecine. Ca entre et ça sort dans notre réduit. Une infirmière canadienne qui vit dans la rue vient prodiguer des soins. Ici, le climat est tendu mais plus du tout agressif. Je pense à mon confrère Eric Cabanis, photographe de l’AFP et seul rescapé d’un lynchage de foule en 1993 à Mogadiscio.

L’ambassade me dit que finalement nous allons partir dans une ambulance militaire. Apparaissent alors les renseignements militaires (mukhabarat a’gaish, j’entends distinctement la phrase) d’abord des types en caban bleu. Un jeune et un plus vieux puis un 3ème. Blouson de cuir, écharpe, cheveu long. Instinctivement je comprends qu’il parle français et je m’adresse à lui en français.  « qu’est ce qui s’est passé » me demande-t-il peut amène. Le prof de médecine affirme que c’est un traducteur. Je n’y crois pas mais je m’en fous. A ses questions, je comprends quand même qu’il l’a mauvaise contre nous.  Sans jamais être sympathique il restera toutefois courtois. Nous apprenons aussi que 4 de nos sacs qui se trouvaient dans le coffre ont été récupérés et B. la traductrice est elle aussi saine et sauve.

A la demande la concierge dont nous « squattons » le taudis, nous changeons d’appartement. Nous pénétrons dans un logement plus cossu, donnant sur rue. L’envie me démange d’aller jeter un œil à la fenêtre. J’y renonce. Les renseignements militaires nous posent des questions. Je comprends aussi qu’il va falloir bouger sans quoi l’émeute va s’amplifier. Le professeur de médecine qui voulait nous remettre à du personnel diplomatique français fini par accepter de nous remettre à l’armée.

Descente de la cage d’escalier. Le prof de médecine me tient par la main. Je tiens T. qui tient N. Les renseignements militaires arment les culasses de leur pistolet. Derrière la porte vitrée, la foule et des flashs de téléphones portables qui filment. La porte s’ouvre. La foule crie. On nous jette dans l’ambulance, le prof de médecine aussi. L’ambulance part difficilement. A priori, un pick up de militaires armés de kalachnikovs est là avec nous. Avant d’arriver à l’hôpital militaire de Maadi nous franchirons encore au moins un barrage populaire. L’équipage de l’ambulance nous demandera de nous faire tout petits. Arrivés à l’hôpital, nous rendons compte à Paris et appelons nos familles.

Pour info, le dimanche 30 janvier nous avions déjà fait l’objet d’une course poursuite sur un barrage populaire puis dans l’après-midi place Tahrir notre caméra avait été saisie par l’armée et l’officier à l’origine de cet ordre nous avait fait prendre à partie par la foule nous accusant d’être des « agitateurs de l’étrangers ». Deux incidents rapportés à notre hiérarchie à Paris.

Renaud Bernard
 

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